Introduction au colloque

Danièle Yvergniaux

Je suis très heureuse d’accueillir l’ensemble de nos invités qui vont se succéder sur cette scène pendant les deux jours et, en tant que directrice de « l’École européenne supérieure d’art de Bretagne – site de Quimper », je suis également heureuse que les étudiants puissent assister à un colloque de cette densité et de cette qualité. Ces deux journées ont été conçues par Tristan Trémeau, Hervé Le Nost et Yvan Le Bozec, coordinateurs de la plateforme « Exposer ».

Pour les étudiants, rencontrer la forme particulière du colloque, différent d’un cours ou d’un séminaire, avec l’articulation des différentes conférences, est important. Cela permet d’expérimenter le développement d’une pensée dense et intense pendant deux jours. Le but est d’observer la pensée qui se construit dans le passage d’un intervenant à un autre et de se poser tous ensemble des questions.

 

Replaçons le contexte de ce colloque. Nous avons été sollicités en 2008 par l’artothèque de Vitré, qui eut Bernard Lamarche-Vadel comme directeur artistique pendant plus de dix ans. À l’occasion du dixième anniversaire de sa disparition, l’artothèque souhaitait mettre en place un événement à l’échelle nationale en réunissant quelques structures qui, par leurs collections ou leurs histoires, avaient un lien avec Bernard Lamarche-Vadel.

Cette proposition de participer à ce cycle d’évènements a été reprise par les enseignants de la plateforme « Exposer » car Lamarche-Vadel a enseigné à l’École des Beaux-arts de Quimper entre 1979 et 1981. Il a marqué bon nombre de ces anciens étudiants, dont certains sont présents.

Pour l’École, c’est l’occasion de revisiter l’histoire de sa présence à Quimper et en Bretagne. Cela nous permettra de souligner le rôle important de Bernard Lamarche-Vadel pour la scène artistique de l’Ouest de la France dans les années 1980-1990.

Vont se succéder des témoignages mais aussi des analyses  de cette relation qu’il a pu construire entre sa pensée, sa conscience et son regard sur l’art et sur les jeunes artistes dans cette région particulière qu’est la Bretagne, et plus généralement, l’ouest de la France.

De nombreuses structures se sont jointes à ce projet national, l’artothèque de Vitré qui est à l’initiative de ce projet, mais aussi l’artothèque d’Annecy, de Caen, de Grenoble, la galerie Michèle Chomette à Paris, le Centre de la photographie de Brest, la galerie Le Lieu à Lorient, la galerie L’Imagerie à Lannion. Toutes ces structures ont construit un projet autour de cet événement, majoritairement des expositions de photographies. La réponse de Quimper a été différente et il a été choisi d’aborder la figure de Lamarche-Vadel d’une façon autre qu’en regard à la photographie.

 

Je rappelle que ce colloque a lieu grâce au soutien de l’association des écoles d’art de Bretagne qui va bientôt se transformer en établissement public rassemblant les écoles de Quimper, Lorient, Rennes et Brest, et qui se nommera École Européenne Supérieure d’Art de Bretagne. La ville de Quimper nous permet de bénéficier de ce petit théâtre qui nous donne des conditions exceptionnelles pour parler et pour échanger. Je souhaitais aussi souligner que ce projet s’inscrit dans la lignée pédagogique de l’école puisque nous travaillons en plateforme, avec notamment la plateforme Éditer, la plateforme Langage et la plateforme Exposer. Le travail de réflexion et d’organisation de l’exposition et de ce colloque a été mené au sein de cette dernière avec un groupe d’étudiants. Ce colloque s’ancre donc dans le projet de l’école, dans sa dimension de recherche.

La relation de recherche qui est au cœur des écoles d’art, la relation entre théorie et pratique, entre critique d’art et artiste, va se jouer et se discuter dans les débats qui vont suivre.

 

Hervé Le Nost

Ce colloque est né d’une sollicitation d’Isabelle Tessier, de l’artothèque de Vitré, qui nous proposait de participer à cet hommage rendu à Bernard Lamarche-Vadel. Plutôt que de proposer une exposition de photographies, nous avons souhaiter réfléchir à l’impact que Bernard Lamarche-Vadel a eu dans la région lors de son passage à Quimper où il a enseigné l’histoire de l’art et la relation qu’il a pu établir avec des artistes vivants dans la région de l’ouest et avec les diplômés des écoles d’art dans les années 1980.

Suite à cette réflexion, ce projet  a été intégré à la plateforme « Exposer » avec Yvan Le Bozec et Tristan Trémeau. De concert avec les étudiants,  des invitations ont été lancées aux artistes que Lamarche-Vadel avait défendus. Ils ont explicité leur façon de travailler avec ce critique et cette suite de conférences, d’interventions ont donné lieu à une exposition nommée « Une situation ».  Ce projet a pris peu à peu une certaine densité. Tristan a proposé de mettre en place un colloque sur cette relation à la critique et le territoire qui nous occupe.

D’autre part, Bernard Lamarche-Vadel a défendu mon travail. Il m’a donc semblé plus intéressant de passer par une forme vivante, de l’ordre du témoignage, que par une exposition classique ne montrant que des œuvres.

 

Yvan Le Bozec

Je souhaiterai revenir sur l’arrivée de Bernard à Quimper. À la rentrée de 1978, je suis en première année, un tout jeune étudiant qui n’a aucune idée de ce qu’est le monde de l’art contemporain. On voit arriver un tout jeune professeur d’histoire de l’art,  à peine la trentaine. Bernard Lamarche-Vadel nous fait des cours d’une densité qui nous retourne et nous enrichit. Dans ma promotion, sont, entre autres, présents Didier Mencoboni, Françoise Quardon et Paul Guézennec. Il y a également les aînés comme Rémy Blanchard ou Catherine Violet.  Nous, les jeunes, sommes très intimidés donc déférents. Pour les aînés, notamment Rémy Blanchard, le regard est plus perplexe par rapport à l’arrivée de Bernard mais rapidement, le déclic se fait. Dans ces cours, il nous prêtait son exigence et sa clairvoyance par rapport à des œuvres importantes.

Pendant près de trois ans, il fit venir des artistes importants, comme Pierre Klossowski, Ben Vauthier ou Bernard Pagès. Les artistes que nous ne voyions pas en cours, nous pouvions les découvrir dans la revue Artistes, qu’il a fondé lors de sa deuxième année d’enseignement à Quimper. Aventure à laquelle Michel Enrici et Hervé Perdriolle ont participé.

Les matinées de cours avec BLV étaient si denses qu’on les comparait à deux rounds d’un match de boxe. Entre ces deux rounds, il y avait une pause au café du coin qui nous permettait d’échanger. Par cet échange, on avait l’impression que, malgré notre statut d’étudiant, Bernard nous considérait comme des interlocuteurs véritables. Nous étions, certes, étudiants mais surtout, artistes en devenir. Nous en prenions conscience à son contact.

 

Tristan Trémeau

Dans ce trio d’organisateurs, j’occupe la place du critique d’art, celui qui, trente ans après, a repris le poste de Bernard Lamarche-Vadel. Je souhaitais ardemment me confronter à cela. Bien avant d’y postuler en 2008, je connaissais l’École des beaux-arts de Quimper du fait même de la présence de Bernard Lamarche-Vadel comme enseignant à la fin des années 1970. Je pense que sa présence fut déterminante pour cette école, sa reconnaissance et son devenir.

J’ai lu Lamarche-Vadel quand j’étais étudiant dans les années 1980-1990, au moment où il souhaitait « se dissiper », selon ses termes, de la critique d’art, au moment où il parle de dissipation, voire d’abandon de la critique pour aller vers l’écriture romanesque.

On s’est croisés dans les années 1990, mais sans véritablement se rencontrer, ni échanger. Il était manifestement déjà ailleurs et ma personnalité ne me poussait pas à aller chercher les gens, à leur poser des questions. En revanche, j’ai lu avec attention tout ce qu’il a pu écrire sur l’art, sur les questions  du devenir de l’art, et plus particulièrement du devenir de la peinture. Des éléments très importants furent mis en place par Bernard Lamarche-Vadel et ils seront discutés dans la journée du 18 novembre, en regard de ses choix et de ses héritages critiques.

Comme critique d’art, je n’ai pu que constater à quel point il fut important dans le champ de la photographie. Lamarche-Vadel a proposé bon nombre de textes et d’expositions sur ce médium, à l’exemple de la dernière dont il fut le commissaire à la Maison Européenne de la Photographie à Paris qui traitait du rôle de photographie, de ses enjeux esthétiques et idéologiques, tout en s’imposant comme un testament (Enfermement, 1998).

 

Pour en revenir à la genèse de ce colloque, Yvan et Hervé ont commencé à réfléchir à une exposition mettant en scène une situation, à Quimper, en Bretagne et, plus généralement, dans l’Ouest de la France. Venant moi-même d’une autre région, le Nord-Pas-de-Calais et étant fils d’artiste, je connais bien ces questions très françaises des situations régionales dans un pays centralisateur et, à partir de ce constat dune question refoulée (existe-t-il des situations artistiques en régions ?), il fut décidé de regarder de manière plus générale les évolutions du monde de l’art en France depuis une quarantaine d’années avec comme prétexte cette exposition.

En tant que responsable scientifique, ou plutôt rédacteur en chef de ce colloque, l’idée a été, pour cette première journée, à travers divers invités, Michel Enrici, Dominique Marchès, Patrice Joly, Gaël Charbau, Sylvie Mokhtari et Danielle Robert-Guédon, de réfléchir à partir de la figure de Bernard Lamarche-Vadel, d’interroger ses positions, de cogiter collégialement les évolutions du monde de l’art en France depuis les années 1970 puisque, de fait, Bernard Lamarche-Vadel en a été un des acteurs fondamentaux, du moins jusqu’aux années 1990 où il annonça sa dissipation pour un avenir de romancier.

La deuxième journée sera davantage consacrée aux héritages des choix critiques de Lamarche-Vadel en matière de sculpture, de peinture et de photographie. Sa postérité littéraire sera également mise en question, avant de terminer sur un questionnement de son identité de critique d’art et des identités de la critique d’art.

Le colloque se construira avec des témoignages de personnes qui ont été très proches de lui, comme Michel Enrici ou Dominique Marchès, et d’autres qui n’ont eu aucun rapport avec lui, comme Patrice Joly qui, à travers l’activité de la Zoo Galerie à Nantes et de la revue 02, pose la question, depuis un contexte régional, d’une situation de l’art en France.

Avançant progressivement des années 1970 à nos jours, l’enjeu est en fait de réfléchir à notre actualité, de dégager des pistes de compréhension rétrospectives et d’actualiser les enjeux de la situation de l’art en France.

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