Discussion suite à la conférence de Tristan Trémeau

Hervé Le Nost

Je pense que Tristan Trémeau a plus de points communs avec Bernard Lamarche-Vadel qu’il ne semble le croire. Il me semble constater une similitude dans l’approche générale de la vie et de l’art. On décèle une densité similaire dans le rapport à la vie, à la mort. Il y a des choses communes même si elles ne sont pas résolues et affirmées de la même manière.

 

Tristan Trémeau

Dans un premier temps, je pensais faire une conférence négative car je suis en désaccord total avec ses propos sur la classe moyenne. Je revendique la classe moyenne, j’en viens et j’en prétends un héritage, celle d’une classe moyenne émancipée.  La possibilité d’envisager un devenir artistique était un des moteurs de la transformation de soi. Je suis héritier de cette liberté. Il n’y a pas la dimension utopique qu’on retrouve dans les grandes avant-gardes artistiques, on se retrouvait davantage dans une logique d’individu, de construction de soi et de relation aux autres, et, peut-être, de construction d’une société. Néanmoins, cette possibilité, cette valeur a été laminée, rabotée dans les années 1980 avec des discours trop fréquents de dévaluation des classes moyennes. Les propos de Lamarche-Vadel y participent. Cela, je ne lui pardonne pas même si on m’a expliqué que lui-même craignait le déclassement, que sa notion de classe moyenne est, sans doute, un autre mot pour petit-bourgeois. Quant à moi, ma volonté c’est de désociologiser les discussions. Pour moi, l’anathème sociologique est, à moment donné, une impasse.

Quand j’ai compris cela, j’ai écrit un texte sur les nouveaux destinataires, L’œuvre d’art, son spectateur, son aura et ses experts, avec un ami psychanalyste, Éric Dem Collec. On a essayé de désociologiser le spectateur idéal selon les institutions et selon l’esthétique relationnelle. On a simplement fait une psychanalyse des textes servant à définir le public, et ce sans autorité mais avec humour. On a émis une hypothèse grotesque : le spectateur idéal selon les textes de critiques ou d’institutionnels qui définissent le spectateur idéal serait dominé par l’identification projective, c’est-à-dire quelqu’un qui ne peut pas supporter de ne pas avoir ce qu’il désire et que les œuvres d’art ne métabolisent pas de façon bienveillante ses « mauvais objets ». Voilà le monstre ce que nous avions inventé de façon rigolarde pour renvoyer à ce monstre qu’invente Nicolas Bourriaud quand il décrit son spectateur idéal. Il fallait désociologiser au maximum la chose car bon nombre de termes sont complètement galvaudés aujourd’hui : petits-bourgeois, réactionnaire… Ce sont des termes que je ne peux plus employés dans la critique car on est dans une situation où leurs usages ont été l’objet de beaucoup de renversements. J’aimerais un jour écrire sur ce sujet.

Il y a de plus en plus de mots qui sont phagocytés et qui deviennent administratifs. C’est un problème, voire un danger. Par exemple, dans un texte sur Bernard Guerbadot, je parlais d’expérience. Il refusait ce terme qui, selon lui, avait été galvaudé dans les discours, ne traduisant plus qu’un rapport comptable et réifiant à des actes : « ça, s’est fait ». Je dois reconnaître qu’il avait raison. Est-ce que je dois faire un texte sur la différence entre le Erlebnis, l’expérience de vie comptable, quantifiable, et l’Erfahrung, l’expérience comme augmentation et dépassement de soi ? Ma douleur, en tant que critique d’art, est qu’il y a des mots que je ne peux plus employer, ou si je les emploie, je me sens obligé, sachant la récupération, le sens communément admis au niveau de l’idéologie, d’expliquer que je ne parle pas de cela. Cela fait des notes en bas de pages ou des parenthèses sans fin.

 

Danièle Yvergniaux

Ta conférence s’appelle « Politiques de la critique ». Une grande partie de ton intervention portait, me semble-t-il, sur une critique de la critique et le refus que tu as affirmé de te poser comme un « critique générationnel ». Pourtant, je pense qu’un critique d’art s’ancre dans une époque et porte un regard sur la production artistique de son époque. Les œuvres que tu nous as montrées prouvent un choix affirmé. Est-ce une représentation de ce qui, pour toi, est aujourd’hui intéressant ou pertinent dans l’art ? Quel regard portes-tu sur la production artistique aujourd’hui, en évacuant un peu cette question de la critique ?

 

Tristan Trémeau

Sur le plan de la critique ou de la théorie, cela fait seulement cinq ans que je rencontre enfin dans ma génération des interlocuteurs autres que ceux, comme Xavier Boissel, Didier Vivien et Cédric Loire, je connais depuis quinze ou vingt ans, au moment de la construction de nos pensées.

Dans ma génération, je rencontre des personnes qui ne sont pas sur des territoires dans lesquels j’ai travaillé. Nous ne sommes pas du tout dans les mêmes positivités artistiques, mais nous nous retrouvons dans les mêmes négativités, avec un même regard sur les années 1980 et 1990. Pourtant, on s’est rencontré seulement passés 35 ans. Par exemple, François Cusset que j’ai rencontré récemment, et d’autres. On a chacun produit dans nos différents champs, histoire de l’art, histoire des idées, philosophie politique, anthropologie, sociologie, produit des  travaux de fond sur cette période. On a fait chacun à notre façon une histoire de l’idéologie des années 1980/1990, une histoire très négative pour enfin commencer à penser des positivités.

Sur les positivités, ce qui m’amuse, c’est que je n’ai dispensé que des cours négatifs quand j’étais professeur à la Sorbonne. Et pour donner un exemple, un ancien étudiant, Jean-Baptiste Naudy, qui a créé une coopérative artistique, la Société Réaliste, partageait déjà en amont une partie du diagnostic que je prononçais. Mon enseignement lui a permis d’articuler sa pensée et il a produit des positivités esthétiques qui sont a priori sans rapport avec les miennes. Je suis très heureux de cela, je suis très heureux de voir des jeunes gens de moins de 30 ans qui produisent une œuvre, une théorie, sans rapport avec ce que j’aurais pu amener comme positivité et qui pensent d’autres possibilités. Là, j’entrevois comme un horizon, comme un horizon d’attente. De nombreux jeunes artistes, nés dans les années 1980 et jeunes commissaires d’exposition ou critique d’art, essayent de repenser des nouvelles positivités, même au niveau institutionnel ou sur la question du regroupement d’artiste.

 

Danièle Yvergniaux

Ma question portait davantage sur les artistes et la production artistique. On a vu ce que tu as montré, mais aujourd’hui, qu’est-ce qui t’intéresse?

 

Tristan Trémeau

Si je me lance, cela va partir dans tous les sens! Si je dois parler de ce qui m’intéresse, je dois inclure le cinéma, la musique et je ne dis pas ça par échappatoire : je devrais citer un nombre incalculable de musiciens, d’auteurs, de cinéastes. Même si, par mon histoire, j’ai un intérêt marqué pour la peinture, je vais au-delà de ça. Je pourrais parler de Dominique Figarella, que je connais à peine mais qui est pour moi comme un alter ego, par rapport à ce que je sais de sa production théorique. Des gens comme ça, très intenses dans un rapport d’articulation de leur pratique à la théorie et à une vastitude d’enjeu, de l’esthétique à l’idéologique, sont, de mon point de vue, amportants.

Je pourrais citer beaucoup de noms et je ne peux pas distinguer – ce qui, pour le coup, est peut-être très générationnel – quelque chose qui est produit dans le champ de l’art de quelque chose qui est produit en philosophie, dans le champ musical etc. Pour moi, j’attends des intensités et quand je lis le texte de philosophie, je vis la même intensité qu’à la lecture d’un texte sur l’art.

J’étais aussi heureux de lire la Décenniede Cusset que de voir l’œuvre de Prulhière par exemple. Alors, le chic, c’est peut-être d’avoir un tableau de Prulhière au mur, d’écouter John Zorn en lisant Cusset.

 

Jean Rault

Je n’ai que peu parlé pendant ces deux jours où on a entendu des choses absolument superbes et souvent d’une très grande densité.

À titre personnel, je voudrais remercier les organisateurs d’avoir su faire cela sans pathos, d’avoir évité ce que Bernard aurait détesté. J’aimerais également préciser aux étudiants qui pourraient avoir quelque fois l’impression que nous étions entre anciens combattants, parlant d’une époque où avant, c’était mieux, en entendant une espèce d’indigestion de noms qu’ils ne connaissent pas. Pour leur dire en un mot et faire un jeu de mot : plutôt que de penser qu’avant, c’était mieux, je leur dirais « avance et t’es mieux. » Il ne faut pas qu’ils aient le sentiment qu’on leur confisque quoi que ce soit de leur jeunesse et de leurs espoirs, avant ce n’était pas mieux, et tout est encore ouvert.

 

Danièle Yvergniaux

Oui, je crois qu’il faut s’appuyer sur cette figure qui a été bien explorée pendant ces deux jours. Cela a été, cela s’est passé, Lamarche-Vadel peut être inspirant par son positionnement, par sa façon d’aborder tous ces champs divers dans son parcours, mais il n’est pas un modèle non plus. Appropriez-vous ce qui a été dit, à votre manière et pour vous, en faire un outil comme disait Michel Enrici. Vous vous constituez votre propre boîte à outils, ce qu’on ne peut pas faire à votre place mais qu’on se doit de nourrir.

 

Public

En tant qu’auditeur de ce colloque, je rejoins ce qui a été dit, cela a été remarquable et particulièrement passionnant.

Néanmoins, dans la dernière intervention, il y a un certain nombre de choses qui m’ont vraiment perturbé si bien que j’ai eu du mal à suivre la fin. Il y a quand même eu des inexactitudes grossières sur un certain nombre de fait. En particulier, sur le livre de Cusset, que j’ai lu et qui est passionnant, parfois un peu facile en se voulant trop exhaustif mais la thèse de Cusset est de dire que les années 1980 ne sont pas une histoire de ressentiment par rapport aux acteurs des années 1968. C’est bien plus important, c’est la volonté de la pensée libérale de reprendre la dominance idéologique, de reprendre le contrôle des esprits, des pensées et des corps, de réagir par rapport à ce qui était un libération par rapport à la logique productiviste, industrielle, commerciale et autre. Il y avait une hégémonie d’une autre pensée qui devenait dangereuse à partir de mai 68, à ce moment là, on ne contrôlait plus rien et la droite et la pensée libérale ont eu un projet très clair dans les années 1970, reprendre le contrôle de la pensée, le contrôle de l’esprit. C’est bien plus grave qu’une histoire de ressentiment, c’est un projet beaucoup plus important, qui est en acte et qui s’est mis en acte dans les années 1980 où toute une pensée, parfois extrêmement consternante, se mit en marche.

Concernant Nantes et Lille, je ne peux pas laisser dire ça. J’ai été à Lille en 2004 et bien, il y avait certes des choses moyennes, mais il y avait aussi des choses remarquables et ce n’était ni de l’entertainment ni du divertissement.

Deuxièmement concernant Lille, dire « les pauvres, où sont-ils passés? » me semble exagéré. Lille est une ville qui m’a stupéfié. C’est une ville extrêmement diverse, multiculturelle dans sa population et qui est restée populaire. Ce qui est fascinant à Lille, c’est qu’il y a cinq ou six centres. C’est une ville vivante, très bien construite et pas du tout élitiste.

 

Tristan Trémeau

Comme je suis Lillois et que j’ai vécu 30 ans à Lille, je peux vous répondre que la production planifiée de la gentryfication, en premier lieu du vieux Lille et à présent de Wazemmes et du quartier Moulins, en passant par la gare Saint-Sauveur est extrêmement marquée. Tous ces secteurs qui étaient extrêmement populaires, un ouvrier ou un employé ne peut plus s’y loger, à 800 euros le 45m2. C’est un fait et je n’ai cité que des faits sociologiques puisque, de fait, je suis de là, je ne reconnais plus ma ville et ce que je vois, c’est cette diversité qui est, certes, encore un peu présente mais qu’on repousse. Les quartiers ouvriers derrière Lille Europe ne sont plus du tout ouvriers en terme de prix de l’immobilier. Les jeunes intellectuels précaires et les jeunes artistes de Lille, où vont-ils ? À Bruxelles, car Lille est plus chère que Bruxelles. Bruxelles est à son tour en train de devenir une ville chère à partir du moment où la couverture du quotidien Le Soir– j’habite Bruxelles à présent – prétend que Bruxelles doit prendre exemple sur Lille. Alors que Lille était la petite sœur de Bruxelles, aujourd’hui, Lille a réussi, Bruxelles est dans la misère, il faut reconquérir la ville, la transformer, on emprunte Nuit Blanche à Paris, on construit des lofts.

Lille 2004, c’était la kitschification de la ville. Vous arriviez à Lille Flandres ornée d’une verrière rose d’un Nantais, Patrick Jouin, qui, d’après la propagande, avait subtilement mis du rose dans le cœur des Lillois. Vous sortiez, vous aviez cet infâme Yayoi Kusama sans rapport de dimension avec l’espace environnent. Le palais des Thés, reconstitution kitsch des ramblas de Shanghai, c’était n’importe quoi! Et toute la production des Maisons Folies à Wazemmes, à Moulins, qu’est-ce que cela produit? Ce ne sont que des créations strictement institutionnelles, politiques, destinées à embourgeoisé les quartiers populaires par l’action culturelle et artistique, à travers des formes esthétiques récurrentes tels le néo-Pop, les dérivés de l’esthétique relationnelle et les fêtes.

 

Public

Au vu de l’entretien que vous avez fait, vous comme moi, on a une part très forte de subjectivité.

En particulier sur Nantes, j’ai été sur place pour observer, notamment, un lieu proposant un programme de conférences qui sont loin du divertissement mais qui sont d’un niveau et d’une exigence remarquable. Il y a une politique et une vie culturelle très active et très soutenue à Nantes. En ce sens, votre intervention m’a semblé exagérément négative.

 

Danièle

Merci pour votre intervention, ce serait un débat à part entière à mener là-dessus. Je pense que la contradiction et l’exagération sont utiles à un moment donné pour affirmer et marquer des positions. Après, il faut faire la part des choses et il y a toujours des choses à retenir et tout n’est pas si caricatural.

Je voudrais conclure ce colloque, en remerciant chaleureusement les intervenants pour la grande qualité de leurs propos, les organisateurs, Tristan Trémeau, Hervé Le Nost et Yvan Le Bozec, le public et les étudiants pour leur présence. Nous allons rapidement faire un travail pour sortir les actes de ce colloque car il nous semble vraiment important de garder une trace de ces interventions, de les publier et des les diffuser.

 

« Revenir au texte de la conférence

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>