Discussion suite à la conférence de Patrice Joly

Tristan Trémeau

Quand tu évoques Catalogue, le site internet fondé par de jeunes critiques et historiennes de l’art, tout est gratuit. Or, bon nombre de revues ne rémunèrent pas les rédacteurs contrairement à ce qui se passe à 02. Néanmoins quand on est critique, cette question se pose dans le choix de diffusion de ses articles. La lourdeur économique d’une revue concerne la diffusion, qu’elle soit mensuelle, bi-mensuelle, annuelle, mais aussi la rétribution des critiques. Bon nombre travaillent gratuitement, il y a donc une logique de choix qui peut s’opérer. Plutôt que de travailler gratuitement pour une revue, certes parfois, de renommée mais avec une lourdeur économique forte, ne vaut-il pas travailler dans une revue gratuite ?

Patrice Joly

Certes, mais je ne suis pas certain que le problème de la rémunération soit quelque chose d’ultime. Il y a deux cas de figures, on a mis un point d’honneur à rémunérer tous les auteurs car je ne conçois pas cela autrement, à moins qu’il y ait un apport spontané de textes. Cela arrive régulièrement, des auteurs nous proposent des textes très souvent, donc, on se retrouve à mettre en regard une production textuelle imprévue et la gratuité. Quand un auteur souhaite réellement passer un texte conséquent, qu’il a déjà en partie voire totalement rédigé, je ne le rémunère habituellement pas. Cela reste l’extrême limite. La plupart du temps, on travaille autour d’un noyau de rédacteurs toujours payés. Mais si cela peut paraître dérisoire qu’un texte de 10 000 signes soit rémunéré 200 ou 300 euros, on est bien conscient que cela ne correspond pas au temps, à l’exigence que ce travail exige mais on est dans le relativisme absolu, surtout quand on sait combien sont rémunérés les textes dans Artpress.

Cédric Loire

Ce passage par la case Internet, comme pour la revue Catalogue, me semble traduire quelque chose qui est déjà là depuis quelques années, en particulier dans la musique. De jeunes musiciens créent le buzz en proposant des morceaux gratuits uniquement sur internet et sont reconnus par ce biais-là. Pour reprendre l’exemple de Catalogue qui est une très belle revue sur internet mais où on retrouve tout le système de pages et de mise en forme que donne à voir une publication imprimée. Tout est, en fait, prêt à imprimer. Je me demande dans quelle mesure il n’y a pas une stratégie de commencer par travailler gratuitement dans l’espoir que la reconnaissance par le nombre de consultations, d’abonnements, puisse en retour de faire valoir une demande de subvention, une aide, pour que la revue puisse exister sous un format papier. Malgré la révolution numérique, j’ai l’impression que pour qu’une revue existe vraiment, le format papier est indispensable. Le papier permet de retrouver des choses, des sensations qui appartiennent à un contexte particulier, qui n’est plus le même aujourd’hui. Alors, quid de toute cette production qui est totalement dématérialisée ? Dans quinze/vingt ans, comment se fera l’histoire de ces revues numériques ?

P.J.

Je ne pense pas qu’à terme l’existence des revues papier soit menacée. Ceci dit, il est vrai qu’il existe bon nombre de stratégie, à l’exemple de Kaléidoscope ou d’autres revues qui sont passées dans un premier temps par le format gratuit et qui maintenant sont devenues payantes. Comme si la phase de validation à laquelle tu fais référence pour internet passe ici par la gratuité, pour revenir à quelque chose de plus prestigieux ou peut-être au sentiment un peu plus diffus où ce n’est pas tant le format papier qui valide l’existence d’une revue mais la fonction payante. Chez 02, on s’est longtemps poser la question de faire payer la revue. Néanmoins, pour faire passer une revue en kiosque, il faut répondre à un certain nombre de critères très formels. Il faut avoir un titre, un éditing très visible. Cela contraindrait énormément notre façon de travailler puisqu’à chaque numéro la couverture change, le graphisme est différent, le titre bouge, donc forcément, on ne rentre pas dans les cases pour une revue payante. C’est une des raisons pour lesquelles on reste une revue gratuite, pour ne pas subir cette normalisation inhérente au kiosque. Même si, il se trouve qu’il y a une certaine tolérance dans les réseaux de diffusion de l’art contemporain, il y a des bookshops où on admet tout type de publications et une revue d’art contemporain n’est quand même pas une revue d’automobile.

T.T.

Tu as, à un moment, cité un mot en disant qu’il faisait son chemin en France : le curator. Je voulais savoir comment tu te définissais. On a parlé de Lamarche-Vadel comme d’un critique d’art,  un poète, un auteur, et toi, je n’ai pas l’impression que tu te définisses comme critique d’art.

P.J.

Effectivement, je ne me sens pas légitime en tant que critique. J’ai un profond respect pour cette activité que je qualifierai de noble, mais qui requiert énormément de travail de concentration. C’est un investissement extrêmement lourd, moi, j’écris des textes. Parfois, ils sont critiques, parfois ils ne le sont pas. La frontière est de plus en plus mince entre le critique d’art, le journaliste mais selon moi, peu importe comment on me considère, je n’ai pas d’ego par rapport à cela. Je ne prétends aucunement avoir une vraie pratique de critique d’art. En revanche, j’ai davantage une activité de curator. Ce terme s’installe lentement sur la scène française et je ne vois pas pourquoi cela ferait débat. La différence entre commissaire et curator est ténue. Le monde de l’art contemporain est quand même dominé par l’anglais et à ce titre là, c’est le titre de curator qui s’impose.

T.T.

Curator dans le monde anglo-saxon est aussi une fonction dans le monde institutionnel., celle qu’on nomme en France conservateur. Cela vient aussi du latin « curare » qui signifie prendre soin. Une dimension que revendiquait Harald Szeemann qui disait prendre soin des artistes et des oeuvres. Et finalement, ce terme de curator ne sert plus forcément à désigner celui qui fait des expositions puisque tu disais tout à l’heure que ton activité curatoriale s’étend sur le magazine.

P.J.

Pour moi, c’est plutôt la manière de prolonger l’activité du « white cube » mais plus dans une visée éditoriale que curatoriale. C’est peut-être un jeu sur les mots mais pour moi, le travail du curator est vraiment en lien avec un espace physique. Mais le texte reste un indispensable à toute exposition.
En français, le curateur n’a pas la dimension anglo-saxonne qui l’associe à l’institution. Le curateur, c’est français, c’est celui qui réalise et produit des expositions. Je me sens plus à l’aise dans ces habits là que dans ceux du critique.
Il y a une synergie quand on tient un lieu, qu’on soutient des artistes, qu’on présente une scène, on est tenté d’écrire dessus et quand on écrit sur des gens, on a envie de les associer à des projets curatoriaux. Les choses sont quasiment indissociables mais il y a également énormément de contingence, on ne peut pas tout faire. Cette multiplicité de fonctions est une réalité dans l’art contemporain, mais quand on pense à l’exigence d’une activité de critique, il ne faudrait faire que ça. Être curateur, c’est peut-être un peu plus simple et c’est peut-être quelque chose qu’on peut envisager sur plusieurs temps. Monter une exposition peut se décider un an avant et on peut faire énormément de chose à côté. Il y a une deuxième temporalité, environ un mois avant où tout s’accélère et on se consacre en majorité à son activité de curateur.

 

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